Petite digression sur Jaadugar

Introduction

Vous verrez parfois des astérisques *il fait chaud l'été comme ceci au cours de l'article, il faut les survoler à la souris pour afficher une note utile.

Le 4 juillet (ce samedi !!) commence la diffusion de l’adaptation animée du manga Jaadugar, la légende de Fatima. Cette adaptation produite au studio Science Saru est dirigée notamment par Naoko Yamada et Abel Góngora.

J’ai appris l’existence de ce manga à la fin de l’année 2022, quand l’éditeur japonais a rendu disponible légalement le premier chapitre en ligne. À l’époque personne ne parlait de ce manga en anglais (encore moins en français) et je ne pouvais évidemment pas comprendre le japonais… mais j’ai gardé depuis un vif souvenir de la couverture du tome 1 et des premières pages.

Avant que je ne le lise pour de bon au début de l’année 2025, j’ignorais encore totalement l’histoire des steppes eurasiatiques, de l’Iran ou de la Chine. Mais sa découverte ainsi que celle de la série de jeu Touhou Project à la même période m’ont vraiment aidée à redécouvrir la pratique de l’Histoire dont j’avais perdue la passion depuis de nombreuses années.

Un fan art de Fatima et Töregene que j'ai réalisé l'année dernière.

L’histoire nous fait suivre Fatima, ou plutôt Sitara, une femme ayant véritablement existée au XIIIème siècle et dont l’autrice, Tomato Soup, imagine librement la vie dans son récit centré sur les femmes de la cour mongole. D’abord confiée en tant qu’esclave à sa nouvelle maitresse iranienne, Fatima, elle s'appelle alors Sitara, un mot qui signifie étoile. Elle fait connaissance avec le reste de la famille et notamment le jeune maitre Muhammad, un jeune garçon de l’âge de Sitara qui souhaite voyager, découvrir le monde et apprendre des plus grands savants d’alors. Après tout comme l’affirme Fatima « la recherche du savoir est le devoir de tout bon musulman ». Bien que l’amour naissant entre les deux jeunes gens se retrouve avorté par le départ de Muhammad, cette rencontre insuffle à Sitara la conviction que le savoir est une arme redoutable.*Je précise que je raconte ici l'histoire du manga et non de la vraie Fatima

Le savoir est un thème récurrent de l’œuvre et dont Sitara aura bien besoin, puisque sa vie change du tout au tout lorsque les invasions mongoles atteignent la ville de Tus ou elle réside. Son entourage massacré ou réduit en esclavage, la jeune Sitara pense d’abord à tout abandonner avant de réaliser que son savoir pourrait bien l’aider à survivre dans cet empire en gestation et pourquoi pas à prendre un jour sa revanche sur les mongols. Elle prend alors le nom de Fatima en hommage à son ancienne maitresse et rejoint les steppes, au cœur de cet empire nomade.

Mais tout ça, vous le verrez plus en détail dans l’épisode spécial d’1h qui sera diffusé le 4 juillet (:

Petit point histoire

L’empire mongol est connu pour avoir été l'empire terrestre le plus vaste de tous les temps, s’étendant à son apogée de l’Europe de l’Est jusqu’à la Corée. Les mongols sont des nomades originaires des steppes eurasiatiques et sont souvent décrits comme faisant partie d’une série de tribus steppiques qui luttent pour le pouvoir. En réalité, comme le montre le chercheur Simon Berger, loin d’être une série de petites chefferies constamment plongées dans le chaos, il existe un véritable état nomade dont différentes dynasties prennent la tête à tour de rôle. Les mongols étant une de ces aristocraties des steppes qui s’impose au début du XIIIème siècle et dont les autres nomades puis les sédentaires deviennent alors les sujets. La notion mongole d’une entité politique, « ulus », est d’ailleurs présente dans le manga Jaadugar. En outre, Simon Berger explique que la notion de tribu est totalement erronée et souligne que les sujets du lignage dominant n’ont aucun lien de parenté avec celui-ci. La notion de tribalité est donc à prendre avec des pincettes, y compris chez les nomades des steppes.

Le fondateur de l’empire mongol, Gengis Khan, est probablement l’un des personnages historiques les plus célèbres de tous les temps, et en même temps toute la propagande de l’empire à sa postérité se fera autour de son personnage. Cependant certaines prouesses qu’on lui attribut sont souvent le résultat de cette fameuse propagande, à commencer par sa qualité de réformateur, présentant un Gengis Khan qui mettrait de l’ordre dans des tribus steppiques désordonnées et révolutionnerait à lui seul la culture nomade de ses conjoints. Il y a pourtant de nombreuses raisons de penser que Gengis Khan et ses descendants furent dans la continuité de leurs prédécesseurs nomades, aussi bien culturellement que politiquement. À commencer par le culte steppique du dieu du ciel, Tengri.

Le sujet de la religion dans le cas de l’empire mongol est particulièrement intéressant. En effet si les mongols (au sens, l’aristocratie mongol ET leurs autres sujets nomades) partagent des croyances chamanistes, une partie des nomades de cette époque souscrivent également à différentes religions universelles. On pensera surtout au christianisme de l’église d’orient (nestorianisme) ou au bouddhisme*Le bouddhisme tibétain est aujourd'hui la religion la plus pratiquée en Mongolie mais à cette époque il s'agissait plutôt d'une religion adoptée par certaines élites mongoles puis à l'islam principalement dans les régions ou il était déjà pratiqué. Cette pluralité religieuse, parfois décrite comme du pur pragmatisme, s’amplifie à mesure que l’empire croit et met en relation une multitude de peuples différents. On trouvera par exemple dans un même lignage mongol, des personnes qui seront convertis à l’islam, mais dont le frère serait converti au bouddhisme tibétain et dont la mère serait chrétienne. Ce pour des raisons politiques mais également personnelles. Ces conversions n’effacent d’ailleurs pas toujours la croyance en Tengri, et les religions universelles furent comprises par exemple comme des moyens différents d’atteindre Tengri. D’autant que ce dieu du ciel servait d’outil de légitimité important à l’empereur mongol, similairement au modèle chinois, et fut également assimilé à Gengis Khan lui-même dans la mythologie impériale.

Sorgaqtani Beki*Une princesse mongole chrétienne et personnage important de Jaadugar. Mon dessin est un fan art du manga

Après la mort de Möngke Khan en 1259, l’empire commence à se fracturer en plusieurs ulus, plus ou moins unis. Il y a la Horde d’Or en actuelle Russie, l’Ilkhanat (Iran et Moyen-Orient), le khanat de Chagatai en Asie centrale, et la dynastie Yuan de Chine qui recouvre également le plateau mongol et la Corée. La cité de Tus ou réside Fatima dans l’histoire de Jaadugar fera par exemple parti de l’Ilkhanat d’Hulagu Khan, un descendant de Tolui, l’un des quatre fils de Gengis Khan et personnage important de Jaadugar.

L'anime à venir

Comme je le disais plus tôt, à la tête du projet on retrouve d’abord Naoko Yamada, une très grande réalisatrice d’anime qui fait d’abord carrière chez Kyoto Animation. Elle réalise d’abord des séries comme K-on (2009) et Tamako Market (2013) avant de se pencher sur des films d’animation comme A Silent Voice (2016) ou Liz and the Blue Bird (2018). Dans les caractéristiques qui reviennent souvent lorsque l’on tente de décrire son style de réalisation, on cite souvent une utilisation extensive du style « moe »* et une fascination pour les situations banales de la vie. Ce que l’on retrouve dans Tamako Market ou The Colors Within (2024) (probablement aussi dans K-on mais j’ai pas vu) c’est également cette représentation romantique du rapport avec la localité et ce qui fait la vie de tous les jours, du moins le fait d’être à la recherche de ce romantisme apporté par la découverte d’un vendeur de vinyle ou d’antiquité dans le coin d’une rue. Les oeuvres sur lesquelles elle a travaillé expriment la mélancolie et le rapport intime au monde qui nous entoure sans pour autant parvenir à l'exprimer avec des mots. Cependant, ça ne veut pas dire que ses réalisations sont toutes dénuées de drame, son projet de loin le plus dramatique, et surtout celui qu'il faudrait regarder pour se préparer à Jaadugar, est peut-être le plus mal connu de son "cv".

Heike Monogatari est un anime sorti en 2021 du studio Science Saru (premier projet que Yamada fait là-bas) et adapte la saga épique du même nom tout droit sortie du Japon médiéval. Ça peut surprendre de la voir réaliser une adaptation historique et aussi dramatique d’un seul coup mais j’ai vraiment été conquise par le mélange des deux. À noter que cette adaptation fait partie d’un double projet avec le film Inu-oh réalisé lui par Masaaki Yuasa, l’un des deux fondateurs du studio et réalisateur de Tatami Galaxy (2010), Devilman Crybaby (2018) etc. En effet si Heike Monogatari adapte le poème épique de l’époque de Kamakura, Inu-oh adapte un roman contemporain dont le sujet est justement la récitation de ce dernier par des guildes de moines aveugles jouant de la luth (les Biwa Hoshi), mais dans un registre un peu plus rock et perché. Au-delà de cette connexion, les deux projets ont eu la chance d’être chara-designés par deux mangakas légendaires chacun à leur façon, Taiyō Matsumoto pour Inu-oh et Fumiko Takano pour Heike Monogatari.

L’histoire de Heike Monogatari (le Dit des Heike en français) raconte le conflit opposant le clan Taira (dit, les Heike) alors à la tête de la cour impériale, au clan Minamoto (dit, les Genji) qui prendrons ensuite la tête du pays en mettant en place le bakufu (le gouvernement militaire dirigé par le shogun). Le récit est traversé par un regard bouddhiste sur les évènements et ne manque pas à faire de multiples références à cet univers de pensée: les interventions divines, le refuge dans la vie monastique, l'impermanence en toutes choses, mais également le karma représenté par l’hubris de Taira no Kiyomori, le patriarche des Heike.

Dans l’anime, l’histoire est racontée par le prisme d’un personnage inédit du nom de Biwa, une jeune fille aveugle qui fréquente les Heike et assiste donc à une partie des drames qui frappent les personnages. Comme son nom l’indique elle devient donc une Biwa Hoshi et rapporte en qualité de barde les grands événements de leur histoire. Car oui, cette réécriture moderne adopte un point de vue sympathique envers les Heike et explore leur psychologie, rendant les derniers épisodes d’autant plus dramatiques. Il semblerait d’ailleurs que cette version modernisée provienne également d’un roman de l’auteur d’Inu-oh, mais je n’arrive pas à le trouver. Les sites japonais ont l'air d'également rapporter cette information donc il ne devrait pas y avoir de raison d'en douter.

L’adaptation est un très bon moyen de découvrir l’histoire originale et elle est magnifiquement retranscrite en animation. Les designs de Fumiko Takano portent cette expressivité toute particulière que l’on retrouve dans ses mangas et je pense qu’il s’agit pour moi d’un des plus beaux animes que l’ont ai conçu numériquement. Vous risquez peut-être d’être un peu perdus avec les noms et le contexte politique au début, mais passé les premiers épisodes ça ne devrait plus poser soucis.

Bon, bien sur la production d’anime ça n’est pas du tout mon sujet de prédilection, vous trouverez surement des tas d’analyses intéressantes sur internet, notamment sur le SakugaBlog (en anglais).

Pour passer rapidement sur le reste du staff de Jaadugar, Abel Góngora, qui occupe le rôle de « director » (Naoko Yamada est « chief director »), est un animateur espagnol qui a d’abord travaillé chez Ankama en Europe avant d’être envoyé dans leur studio japonais (qui a depuis fermé) où il rencontre Masaaki Yuasa. Celui-ci le contacte dés la création de Science Saru et Góngora vient donc y travailler. Ce qui est intéressant c’est qu’ayant travaillé sur Wakfu (2008) à l’époque, il semblerait qu’il soit principalement animateur flash et qu’il soit crédité comme tel sur plusieurs productions de Science Saru (y compris récemment sur la saison 2 de Dandadan) ce qui me semble vraiment très rare dans l'animation japonaise.

Au chara design on retrouve Kenichi Yoshida, un animateur qui a principalement occupé ce rôle sur des anime de mécha dont deux avec Tomino, le créateur de la série Gundam. Il a donc de l’expérience sur les séries qui ont un univers vaste et un cast de personnages tout aussi variés. Cependant pour Jaadugar c’est la première fois qu’il adapte les designs d’un manga plutôt que de créer un projet original.

Voilà tout ce que j'ai à dire pour le moment. J'attend beaucoup cette série depuis son annonce et j'espère que le public sera en nombre!

Petite bibliographie pour la partie histoire :